Critique Le nouveau roman de Marie NDiaye in —

15 Feb

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Livres

Lignée de fuites dans «Ladivine»

13 février 2013 à 19:36

Critique Le nouveau roman de Marie NDiaye

Par CLAIRE DEVARRIEUX

Il y a quelque chose de merveilleux dans Ladivine, le nouveau roman de Marie NDiaye, le premier depuis Trois Femmes puissantes, prix Goncourt en 2009. Non pas merveilleux au sens de magique, bien que le livre contienne quelques-uns de ces sortilèges qui ont fait la réputation de l’écrivain et fondent en partie son originalité. Ladivine est un feuilleton dont on voudrait qu’il ne finisse pas, parce qu’il ouvre sans cesse sur de nouvelles richesses.

Les points de vue se relaient, à peine est-on surpris de passer un peu de temps avec Ladivine Sylla qu’on se retrouve en vacances avec sa petite-fille, Ladivine Rivière, appelons-la Ladivine jeune. Le premier personnage à apparaître est la fille de l’une, et donc la mère de l’autre : Clarisse, anciennement Malinka, qui s’est choisi une nouvelle identité, question de vie ou de mort. Dès l’adolescence, elle savait qu’elle devait rompre le tête-à-tête obligé : «Elle s’éloigna de sa mère, elle la renia face au monde, ne voyant pas d’autre issue pour elle-même.» Chaque mois, sans que personne n’en sache rien chez elle, Clarisse Rivière se rend en train à Bordeaux où vit Ladivine Sylla, sa mère. Aller et retour dans la journée. Elle ne lui a jamais dit qu’elle était mariée, sous un autre prénom, à un homme gentil, Richard Rivière, concessionnaire de voitures, et avait fondé une famille. «La mère de Malinka ne savait rien de Clarisse Rivière. Mais elle n’était pas si perdue qu’elle ignorât qu’elle ne savait rien.» La première partie de Ladivine est consacrée à la vie de Clarisse, à sa relation avec la «femme sans considération» qu’elle appelle «la servante», puisque telles sont sa profession et sa condition. «Elle éprouvait, à être la fille de cette femme, une honte et une peur atroces.»

«Incertaine province». Avec un raffinement très XVIIIe siècle dans la psychologie, Marie NDiaye détaille les sentiments, l’insupportable charge de l’ingratitude, de la blessure infligée, et la volonté de s’en sortir plus forte que la compassion ou le remords. Un jour, Ladivine s’est introduite dans la nouvelle vie de sa fille. Elle a quitté le petit logement où elle avait élevé Malinka, pour la rejoindre dans la ville où elle avait changé d’identité. Ladivine s’est rendue au restaurant où sa fille, serveuse, satisfaisait un «désir fanatique de perfection» qui n’avait pu trouver à s’épanouir dans le circuit scolaire. La patronne de Clarisse devina l’identité de «la négresse assise bien droite près de la vitre». De quoi prendre à nouveau la fuite.

De même que le premier personnage explicitement noir de l’œuvre de Marie NDiaye surgit tardivement, dans Rosie Carpe (Minuit, prix Femina 2001), Ladivine Sylla est une «négresse» inédite et qu’on n’appellera pas ainsi deux fois. C’est sur la pâleur de Malinka-Clarisse que l’auteur insiste. Il est fait allusion à «la région» où est née sa mère, «cette incertaine province», «là-bas», où Clarisse n’est jamais allée. Ladivine, de sa propre lignée, outre le prénom de Malinka, lui a transmis «les traits, les bras, la longueur de la silhouette et, grâce à Dieu, c’était tout».

Pour le reste, Clarisse tient de son père, dont elle prétend qu’il est mort. Ladivine a toujours dit qu’il se manifesterait, ça n’a jamais été le cas. Dans cette absence paternelle, comme un silence originel, s’enracine le mensonge qui ravage Clarisse et les siens et constitue le véritable sujet de Ladivine. Clarisse a tellement peur de se trahir, de révéler son secret, que toute son attitude en est contrainte : «Elle avait été à la fois aimante et lointaine, folle d’un amour indicible et difficile à aimer.» Richard Rivière, quand il aura quitté le foyer conjugal, se souviendra de cette période de glaciation : «Toute rencontre avec sa fille, toute discussion avec elle au téléphone, toute rêverie autour de son enfant le ramenait à cet affreux sentiment qu’ils avaient vécu tous les trois ensemble une existence déformée par quelque chose d’indicible et de considérable, qui avait flotté au-dessus d’eux sans jamais se dévoiler ni disparaître et qui avait fait de leur vie une vie factice.»

Se retrouver étranger parmi les siens, ne pas se reconnaître ni être reconnu, éprouver la cruauté de l’étrangeté dans l’environnement le plus familier : ce motif de cauchemar agit souvent dans l’univers romanesque de Marie NDiaye. Il appartient à Ladivine jeune, dans la partie centrale du livre, de renverser ces émotions en leur contraire. Elle vit à Berlin, avec son mari allemand, Marko Berger, et leurs deux enfants, un garçon et une fille. Ils se rendent dans un pays chaud où les gens ne leur ressemblent pas, mais où Ladivine a une impression de déjà-vu. Il arrive à cette famille de touristes des mésaventures de plus en plus désagréables, selon ce talent de l’auteur pour mettre en place le malaise, la détresse, l’humiliation. Mais Ladivine, qui voit son aimable mari se transformer en quelqu’un d’autre, en étranger antipathique, est de plus en plus dans son élément. Ce pays est le sien.

Adversité. La force de Marie NDiaye, désormais, est de confirmer, s’il en était besoin, à quel point il est inopérant de rechercher l’autobiographie du romancier derrière une fiction. Elle invite plutôt à comprendre que certains éléments de l’existence sont des matériaux pour la construction de l’œuvre, ni plus ni moins. Elle vit à Berlin, avec son mari et leurs enfants, après avoir habité dans la région de Bordeaux. Elle est métisse. On sait peu de chose de son intérêt, ou absence d’intérêt, à l’égard de l’Afrique où est né son père. On ne connaît pas de lien de cause à effet entre sa notice Wikipédia et ses romans. Mais on mesure une fois de plus, dans Ladivine, l’intuition magnifique qu’elle a de l’adversité, et de la dignité nécessaire pour y survivre. Dignité qu’elle transmet aussi bien aux perdants.

Des animaux dits domestiques, et cependant sorciers, viennent en aide aux personnages : les chiens. Postés dans la rue, ils veillent. Ils sont les anges gardiens de quatre générations de femmes, jusqu’à la fille de Ladivine jeune. L’aïeule, Ladivine Sylla, la servante venue d’un pays lointain, disait «qu’ils abritaient sous leur peau des humains frappés d’un sort funeste». Alors ils font peur, jusqu’à ce que chacune reconnaisse dans les yeux d’un chien sa mère ou sa fille, ou bien se voie comme dans un miroir.

D’où viennent ces chiens ? Il y en avait un dans Mon Cœur à l’étroit (Gallimard, 2007), qui énervait la narratrice en visite chez son fils : «Il doit pourtant savoir que les chiens ne m’intéressent pas, que les chiens pour moi n’existent pas. Toute parole au sujet d’un chien m’ennuie intolérablement.» En 2011, Marie NDiaye a écrit un texte pour la scène, intitulé Y penser sans cesse. On peut y lire : «Mais voilà que je reconnais l’œil fixe / du grand chien noir et blanc qui m’épiait / là sur le trottoir d’en face il me prend sans doute / pour une petite fille aux frayeurs faciles / Je savais bien qu’il dissimulait / sous sa peau de chien le père qui voulait m’enlever / car on tremble et on est fière d’avoir assez de prix / pour qu’un fantôme important veuille / vous prendre.»

Messager. Il y a des pères qui reconnaissent ou non leurs enfants. Dans Ladivine, une mère est reconnue par sa fille grâce à un drôle d’oiseau. Il s’appelle Freddy Moliger, il a des «cheveux d’herbe morte». Il entre dans la vie de Clarisse-Malinka, messager du désastre et du salut à travers qui la famille va être reconfigurée. Ainsi est-ce de regard en rencontre qu’évolue le roman. Mais ce qu’il y a de merveilleux, dans les livres de Marie NDiaye, n’est-ce pas qu’on ait tellement envie de les lire, et d’espérer le prochain ?

Née le 4 juin 1967, Marie NDiaye n’avait pas 18 ans lorsqu’elle a publié Quant au riche avenir (Minuit, 1985). Le 22 mai, elle n’aura pas 46 ans, elle sera la plus jeune des lauréats possibles du Man Booker International Prize (1), qui a récompensé Alice Munro et Philip Roth.

(1) Outre les Indiens Ananthamurthy et Intizar Hussain, le Canadien Josip Novakovich, inconnus en France, il y a sur la liste Aharon Appelfeld, Lydia Davis,Yan Lianke, Marilynne Robinson, Vladimir Sorokine et Peter Stamm.

Marie NDiaye Ladivine Gallimard, 404 pp., 21,50 €.

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