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20 Mar

Le street art à la rue

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 24.01.2013 à 15h25 • Mis à jour le 24.01.2013 à 18h06 Par Fanny Arlandis

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Un mur de graffitis à Saint-Pierre-des-Corps

A New York, au coeur de Long Island, 5 Pointz est la Mecque du graffiti (vidéo). Un véritable musée à ciel ouvert où les artistes peignent librement. Mais pour seulement quelques mois encore : il devrait être détruit en septembre pour laisser place à deux tours de quarante étages à la vue imprenable sur Manhattan. Piscine, salle de yoga, billard… Tout le luxe au service de la gentrification.

“DISTINGUER LE TAG SAUVAGE DU GRAFF ARTISTIQUE”

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La liste des lieux mythiques du street art (mosaïques, graffitis, pochoirs, collages…) rayés de la carte ne cesse de s’allonger. Le Tacheles, à Berlin, une ancienne galerie commerciale occupée par des artistes pendant plus de vingt ans, a fermé l’été dernier. Même chose, en 2011, pour la piscine Molitor, à Paris, surnommée le “paquebot blanc”. Et si l’ancien bâtiment des douanes de Pantin survit encore, il fermera dans quelques années. Tous disparaissent pour la même raison : ces espaces urbains offrent de belles opérations immobilières.

Le street art a toujours vécu au coeur d’une ambiguïté entretenue par les municipalités : d’un côté elles combattent une pratique “vandale”, souvent associée au tag ; de l’autre, elles encouragent une pratique “artistique”. Pas simple de faire la différence… Dans le 20e arrondissement de Paris, explique Bruno Julliard, adjoint chargé de la culture, “la mairie a créé une formation spécifique pour les personnels en charge du nettoyage des murs afin de distinguer le tag sauvage du graff artistique”.

1 500 EUROS D’AMENDE

Le plus souvent, sans faire le tri, les villes luttent contre cette appropriation jugée illégale de l’espace urbain. Le graffiti sauvage est d’ailleurs passible d’une amende pouvant atteindre 1 500 euros, majorée si le délit touche un édifice public (article 636 du code pénal). Inlassablement, les municipalités dépensent des fortunes pour enlever tags et pièces de street art – 4,5 millions d’euros à Paris chaque année.

Tags et street art sont pourtant indissociables. Tous deux sont créés dans un “espace très codifi锓l’interdit est un des moteurs”, résume Tarek Ben Yakhlef, artiste et auteur d’un des premiers livres sur le graffiti en France, paru en 1991. Cet art vise à mobiliser des émotions et des imaginaires pour transmettre des messages qui parlent à tous.

“Le street art doit interagir avec le public d’une manière naturelle, créative et spontanée”, confirme Nicholas Riggle, doctorant en philosophie à l’université de New York. Les formes que l’on connaît du street art aujourd’hui sont les héritages de différents courants, dont le graffiti, qui voit le jour dans les années 1960 aux Etats-Unis.

D’abord marginalisé, il s’importe dans le métro américain dans les années 1970, avant d’arriver en Europe dix ans plus tard avec le développement du hip-hop. Des signatures émergent alors : “Jérôme Mesnager, les Mosko et associés, les Musulmans fumants, Miss Tic ou encore Blek le rat, l’inspirateur de Banksy, sont très présents bien que noyés dans la masse de tags qui ont envahi la ville”, raconte Tarek Ben Yakhlef.

Mais, progressivement, la gentrification se généralise et “brise le tissu social“, témoigne le graffeur Da Cruz. Les immeubles luxueux se multiplient et font grimper en flèche les prix des loyers. L’arrivée de populations riches provoque l’exil des plus pauvres. Une partie du street art a alors dénoncé ces transformations urbaines. A Berlin, par exemple, les loyers de la zone est ont augmenté de 90 % entre 2000 et 2012, selon le magazine Der Spiegel. La faute revient en grande partie aux “logements vendus à une clientèle internationale”, dit Bastian Lange, consultant pour Multiplicities, centre d’études Berlinois oeuvrant pour le développement urbain.

“LUTTER CONTRE LES PELLETEUSES”

C’est là que le street art entre en jeu : [Il] a aidé à rendre explicite le fait que la gentrification n’est pas toujours une bonne chose que le voisinage doit accepter sans protester”, affirme Winifred Curran, géographe à l’université de Chicago. Même sentiment pour le graffeur Da Cruz, fervent défenseur de l’identité populaire du 19e arrondissement de Paris, qu’il a dû quitter il y a cinq ans. “Quand je graffais, je cherchais à éveiller les consciences ou du moins à accompagner ce changement. Qu’est-ce qui, mieux que la couleur, peut réunir les gens ? Tu ne peux pas lutter contre des pelleteuses, mais tu peux lutter sur ce qui se passe dans la tête des gens, avant, pendant et après.”

Si le street art dénonce la gentrification, il y participe pourtant parfois. Les artistes ont énormément utilisé les quartiers pauvres comme espace d’expression. Mais lorsqu’un quartier attire les artistes, il devient cool et prisé car “il signale la présence d’une avant-garde culturelle”, explique Nicholas Riggle. Qui ne voudrait rejoindre un tel lieu de créativité ? Contre leur volonté, par leur seule présence, ces artistes ont transformé ces quartiers… car les riches ont afflué. On l’a vu à Berlin, à New York aussi avec les quartiers de Soho ou de Chelsea. “Mais il y a aussi de nouveaux arrivants qui viennent avec un état d’esprit mixte et une bonne dynamique”, nuance Da Cruz.

“ON BOSSE POUR LE SYSTÈME”

Aussi, dans un premier temps, les municipalités – et les promoteurs – ne s’opposent pas à l’appropriation de certains quartiers populaires par les artistes. Quitte à les aider financièrement “si cela permet d’attirer une certaine population, affirme Winifred Curran. Pour, des années plus tard, “vendre” le site. “Les problématiques sont les mêmes aux quatre coins de la planète. On nous tolère et on est content qu’on intervienne, dans l’entre-deux, dans cette période où un quartier frémit avant la reconstruction. On est en quelque sorte le pansement coloré de la ville”, explique Da Cruz. Le street art est en effet un outil efficace pour apporter “un capital culturel dans des quartiers qui en sont dénués”, dit Winifred Curran, mais aussi la “gratuité”, continue Tarek Ben Yakhlef.

C’est ensuite que les choses se gâtent. Les élus préfèrent en effet avoir un Musée Guggenheim plutôt qu’un Tacheles. Réticentes à l’idée de financer cet art urbain, les municipalités changent d’avis lorsque la légitimité des artistes enfle. L’ambiguïté est à son comble quand des lois “punissent sévèrement le street art dès lors que l’artiste exécute une oeuvre sans autorisation” alors que “des villes commandent des murs à ces artistes, que des musées exposent des peintures et des oeuvres brutes, des palissades par exemple, ou que des galeries permettent à certains d’accéder au marché de l’art, dénonce Tarek Ben Yakhlef.

D’autres municipalités ont compris cependant ce qu’elles pouvaient gagner avec le street art. Berlin, en première ligne, est devenue une destination touristique majeure en Europe. “On bosse aussi un peu pour le système, faut pas se mentir”, concède Da Cruz, qui a “pris conscience au fil des années de l’importance d’expliquer les démarches”. C’est pour cette raison qu’il a organisé l’été dernier, avec les graffeurs Marko 93 et Artof Popof, des balades autour du street art dans la ville de Pantin.

DES OEUVRES TEMPORELLES ET INCERTAINES

Néanmoins, les financements pour le street art restent rares. “Il est minoritaire dans l’accompagnement de l’art contemporain, admet Bruno Julliard. Partout, cela demande un travail de médiation important avec les habitants. Il n’est pas toujours évident de faire admettre aux riverains qu’il s’agit d’une oeuvre d’art. Le regard est même parfois hostile.” Mais les mentalités changent. En 2009, à Hackney, dans le nord-est de Londres, grâce à une pétition populaire, un lapin géant peint par Banksy n’a pas été effacé d’un mur du quartier.

“Un autre regard se pose sur nous”, constate Da Cruz, avant de poursuivre : “La RATP a mis à disposition, avec la mairie du 20e, un ancien dépôt de bus [rue des Pyrénées, détruit en 2011], pour les graffeurs. Un dépôt, c’est un lieu mythique ! Ils l’ont mis à disposition pendant presque deux ans, ça, c’est déjà un changement !” C’est également l’avis de Bruno Julliard, convaincu que “les esprits sont mûrs pour que l’on puisse amplifier notre investissement et augmenter le nombre d’espaces d’expression du street art”. Un projet devrait voir le jour en 2015 : au centre des Halles, un espace de 1 500 m² sera consacré au hip-hop et aux cultures urbaines (studios d’enregistrement, peintures, battles de danse).

Mais le financement public de structures consacrées au street art ne menace-t-il pas son côté subversif et spontané ? “Une des dérives des politiques culturelles, et pas qu’en France, c’est l’encadrement. On a besoin d’un financement, mais on a besoin aussi de laisser une liberté d’organisation et une liberté artistique la plus importante possible”, répond Bruno Julliard.

“Le street art se réinvente à une vitesse incroyable, même si certains artistes resteront sur le carreau”, pense Da Cruz. Finalement, la gentrification des villes ne fait qu’accélérer et confirmer le caractère intrinsèquement temporel et incertain du street art. Une oeuvre peut être recouverte le jour suivant. C’est en partie ça qui fait son histoire.

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