#news: –” Onfray, le PG, Syrisa … et tutti quanti ” …

22 Jan

Marianne : L’accélération du scénario grec, avec des élections législatives fixées au 25 janvier, pourrait provoquer une première : la victoire de Syriza, le parti d’Alexis Tsipras, et la formation d’un gouvernement à gauche de la social-démocratie dans un pays de l’Union européenne. En Espagne, Podemos semble bien parti pour mettre à mal le bipartisme Parti populaire-Parti socialiste ouvrier espagnol. Quelles réflexions vous inspire ce miniséisme politique ?
Michel Onfray : C’est une excellente chose ! Je suis très attentif à la cristallisation réussie de la gauche antilibérale grecque et espagnole – et désespère que le Front de gauche ne soit pas parvenu au même résultat ! Que Mélenchon n’ait pas été élu député d’Hénin-Beaumont alors que son homologue grec semble aux portes du pouvoir renseigne sur l’échec français qui, au contraire de la Grèce, voit Marine Le Pen aux portes du pouvoir réel ! Cette gauche antilibérale française a donc un travail d’autocritique à faire : pourquoi a-t-elle raté ce que Grecs et Espagnols ont d’ores et déjà gagné puisqu’ils sont à ce haut degré d’existence politique ?

Est-ce le carcan de l’austérité qui est seul visé ? Ou le cadre, plus général, d’un mépris cynique des peuples ?
Les élites ne tirent pas la conclusion que leur politique a échouéJe crois que les peuples sauraient accepter l’austérité s’ils constataient un résultat tangible dans leur vie quotidienne. Or, ils consentent à l’austérité et ils constatent la paupérisation. Toute voix qui propose de redonner de la dignité au peuple, droite et gauche confondues, ne manque pas d’attirer les suffrages. Que Syriza propose de rendre sa dignité à un peuple saigné à blanc est une bonne chose. Mais ce serait une terrible nouvelle qu’une fois au pouvoir elle n’y parvienne pas et succombe sous les assauts conjugués des marchés et de l’Europe, qui ne se laisseront pas faire ! L’extrême droite grecque, qui est vraiment une extrême droite pour le coup, aurait devant elle un boulevard – légal ou illégal. Le coup d’Etat n’est pas une formule politique périmée chez ces gens-là…
Que pensez-vous de ceux, à l’instar des dirigeants du FMI, qui tancent à nouveau le peuple grec ?
C’est la fonction du FMI qui est aux marchés ce que le KGB était au marxisme-léninisme : un instrument idéologique d’oppression politique. Le FMI est la partie émergée de l’iceberg du capitalisme mondialisé, sa salle des machines si vous préférez…
 
Grisées par la financiarisation, certaines élites se sont émancipées de toute décence. Sont-elles, aujourd’hui, rappelées à l’ordre ?
Les médias de masse répandent le discours libéral à flots continus, avec leurs intellectuels au service. Quiconque tient un discours alternatif est intellectuellement criminalisé. Les élites qui, depuis Maastricht, défendent le libéralisme ne tirent pas la conclusion qu’un quart de siècle de leur politique a échoué : comme aux temps soviétiques, elles estiment que c’est parce qu’on n’a pas mené assez loin leur politique !
A gauche, vous vous êtes inlassablement réclamé d’un humanisme attentif au sort des classes populaires. Quel regard jetez-vous sur la conversion de la social-démocratie au libéralisme? 
Elle est ce qui a désespéré le peuple français. Ce désespoir nourrit le vote Front national et l’abstention. Dès lors, les maastrichtiens crient au loup contre le monstre qu’ils ont créé et nourrissent depuis 1983 !
Quels peuvent être les effets de la « bombe Syriza » sur la gauche française ? Sur la poursuite de la construction européenne ?
Ma gauche est libertaire. Pas au sens bobo du terme, mais au sens de Proudhon. L’arrivée au pouvoir de Syriza permettrait d’éprouver l’éthique de conviction militante, souvent insoucieuse du réel, au feu de l’éthique de responsabilité. L’ajustement qui ne manquerait pas d’advenir serait une leçon : s’effectuerait-il dans le sens du renoncement et de la déception ? (J’aurais hélas tendance à le croire…) Ou dans celui d’une dynamique nouvelle impulsée à l’Europe ? Je crois, je crains, je sais que l’Europe libérale ne se laisserait pas faire et qu’en liaison avec les marchés elle ferait tout pour que périsse cette expérience. Quoi qu’il arrive, l’histoire fait à nouveau la loi dans ce pays, qui fut l’un des creusets de notre civilisation.
Quels contours idéologiques et philosophiques devrait, selon vous, adopter une gauche du XXIe siècle ? Podemos et Syriza peuvent-ils servir de modèles – et si oui, comment ?
Ma gauche est libertaire. Non pas libertaire au sens bobo du terme, mais au sens de Proudhon : une gauche autogestionnaire qui économise les partis et les syndicats officiels pour inventer des modalités concrètes de pouvoirs effectifs. Une gauche de coopérations et de mutualisations, une gauche qui n’attend pas que le pouvoir lui soit donné par les urnes, mais qui le prend en agissant à gauche là où on est, là où on vit. Murray Bookchin* a pensé tout cela dans ce qu’il nommait le « communalisme libertaire ». Je tiens également en haute estime le travail de John Holloway qui a écrit Changer le monde sans prendre le pouvoir (Syllepse).
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